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12.02.2008

L'Instant d'Aragon

Un texte d'Aragon peu connu, "L'Instant", date de 1929. Il débute par une évocation du chassé-croisé matinal entre noceurs et travailleurs, dont la foule nous est présentée comme une "enfance épouvantable et martyre". Ces travailleurs courent vers leur asservissement en métro, ce métro qui "entre en gare comme quelqu'un qui dépasse son but". Face à un tel spectacle, près de la station Barbès, Aragon évoque "la domestication universelle, la mécanisation des hommes". Il est vrai que c'est à cette époque qu'il se rapproche du Parti Communiste ...

 

La matinée avance, la population du métro change, les travailleurs matinaux sont remplacés par "mille variétés de femmes". C'est l'occasion pour Aragon d'évoquer un souvenir de masturbation sur la ligne Italie (aujourd'hui ligne 6): il se frotte contre une voyageuse consentante, qui finit par le branler: "cela semblera bien peu, mais cette image que je garde d'une femme dont le linge m'apparaissait dramatique sur les seins devinés flétris, debout dans les secondes du métro aérien, par un triste matin sans couleur, est liée à un frémissement extraordinaire qui l'agita, la bouche soudain ouverte et les dents de louve désserrées, avec une expression de petite enfant qui s'est fait mal, à tel point que je ne compris pas comment elle n'avait pas crié, au moment précis où nous nous enfonçâmes dans la terre entre Sèvres-Lecourbe et Pasteur."

 

Il y a aussi les femmes qui reviennent du Printemps ou des Galeries à l'époque des soldes, "un peu endormies par l'opium du choix", leurs parfums qui se marient mal et qui rappellent à Aragon ces étranges concerts qu'il entendait enfant par sa fenêtre, "à Neuilly pendant la foire, quand les chansons de plusieurs manèges se mêlaient avec une assourdissante mélancolie".

 

Aragon était semble-t-il coutumier de ces attouchements dans le métro, et ce qui l'étonne le plus, c'est le fait que quand il se frotte contre une voyageuse en tentant de faire passer ses manoeuvres pour un résultat des oscillations violentes du train, malgré l'ignorance apparente de celle-ci, elle montre toujours un étonnement, une soudaine froideur, au moment où il jouit dans le wagon.

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Suit une digression typiquement surréaliste consacrée aux jeunes vierges pyromanes, ce qui est l'occasion pour Aragon d'afirmer son dégoût de la virginité, et qu'il ne se sent "aucune vocation pour le métier de dépuceleur".

 

Le dernier chapitre est une longue suite d'associations d'idées à partir du nom de la station Couronnes. Ce mot évoque moins à Aragon une couronne royale que les symboles de la mort du Père-Lachaise si proche, ou le spectre de la guerre civile de 1871. En effet, deux stations plus loin se trouve la station Combat (aujourd'hui Colonel Fabien), ainsi nommée en souvenir des affrontements qui opposèrent en ce lieu les Versaillais aux Communards et qui s'achevèrent par le massacre de ces derniers dans l'enceinte du cimetière du Père-Lachaise. En outre, la station Couronnes fut le théatre d'un mouvement de panique meutrier en 1903, au lendemain de l'ouverture de cette ligne (Nation), provoqué par une panne d'électricité.  C'est d'ailleurs à cet accident qui avait provoqué la mort de 84 personnes que nous devons que le mot "Sortie" soit écrit en lettres lumineuses sur les portes du métro ... "le joli caméléon que l'association d'idées !"

 

Aragon se souvient ausi d'une autre catastrophe, l'incendie du bazar de la Charité, en 1897, également évoqué par Louis-Ferdinand Céline dans "Mort à crédit" et par Marcel Proust dans le "Temps retrouvé". Cet incendie qui s'était déclaré lors d'une vente de charité avait emporté 117 personnes, surtout des grandes bourgeoises de l'époque. Aragon oppose ces deux événements, l'un qui a surtout fait des victimes dans la "bonne société" (Marcel Proust nous dit qu'avoir dans sa famille quelqu'un qui est mort dans l'incendie du bazar de la Charité était un signe d'élévation sociale ...), l'autre qui a surtout frappé des ouvriers qui partaient travailler. L'ouvriérisme n'est plus très loin, puisque Aragon ne se gêne pas pour évoquer la conduite héroïque de certaines victimes de Couronnes tandis que certains beaux messieurs du bazar de la Charité avaient piétiné des femmes et des enfants pour sauver leur couenne ...

 

Pour terminer, Aragon met en parallèle une certaine morale du métro (on se lève pour laisser sa place à une femme enceinte ou à un invalide de guerre) à celle du naufrage: les femmes et les enfants d'abord ...

 

J'ignore si on peut trouver "L'Instant" dans une édition séparée, on tout cas, on trouve ce texte dans le premier tome des "Oeuvres Romanesques complètes" de Louis Aragon dans la très bonne collection de La Pléiade. D'accord c'est un peu cher, mais tellement bien fait: on y trouve aussi "Le Libertinage" et "La défense de l'Infini".

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