13.08.2008

Ainsi vivent les morts

Dans ce roman paru en France en 2001, Will Self nous délivre sa vision de la vie après la mort. Car l'auteur pense qu'il y a une vie après la mort. Est-ce d'ailleurs une surprise de la part de quelqu'un qui se définit lui-même comme un "idéaliste transcendental" (Cf. son interview pour le magazine Spike).

Comment vivent les morts ? Ils vivent une existence parallèle à la nôtre, simplement nous ne les remarquons pas. Pourtant, ils vivent à Londres (enfin, plutôt en banlieue), ils cherchent du boulot, ils s'inscrivent à la bibliothèque. Et comme les vivants, ils sont en butte permanente à une bureaucratie incompréhensible.

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Ce qui distingue leur existence de la nôtre ? Tout d'abord, à leur arrivée dans cet au-delà si proche, la "mortocratie" leur attribue un guide pour aider leurs premiers pas dans ce nouvel univers. L'héroïne de Will Self, Lily Bloom (tiens, tiens), a hérité elle d'un aborigène passablement déjanté.

Et puis surtout, elle retrouve des êtres issus de sa vie antérieure. Rude Boy, son petit garçon mort à cinq ans écrasé par une voiture et dont le moins qu'on puisse dire est que son caractère ne s'est pas amélioré. Lithy, qui n'est autre que le foetus dont Lily a avorté quelques dizaines d'années auparavant, et qui possède un répertoire de chansons pop apparemment infini.

Et puis, les trois "Graisses", trois créatures adipeuses qui doivent leur présence aux quelques centaines de kilos que Lily a perdu (puis repris immanquablement) au cours de ses soixante cinq années passées "en vie". Liposuccions comprises.

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Ainsi vivent les morts est un roman plus grave que les précédents livres de Will Self, même si on y retrouve le même goût du fantastique que dans Les Grands Singes et l'univers déjanté de Mon idée du plaisir.

 

21.04.2008

Révolution sexuelle, drogue parfaite et voyage spatial

C'est un cliché de dire que le sexe et la drogue sont des thèmes majeurs qui parcourent toute l'oeuvre de William S. Burroughs. Ses deux premiers romans ne s'intitulent-ils pas "Junky" et "Queer" ? La lecture des Essais vient confirmer ce fait. On apprend par exemple que dès 1949, influencé par sa lecture de Reich, Burroughs avait construit un accumulateur orgonique dans la ferme du Texas où il vivait alors. Un accumulateur orgonique est une boîte faite d'un matériau organique doublé de fer, et séjourner dans un tel accumulateur est un moyen sûr, selon Reich, de stimuler sa vigueur sexuelle. La première tentative de Burroughs est "une boîte en bois d'une hauteur approximative de deux mètres cinquante et [...] tapissée de tôle galvanisée." Burroughs est également persuadé que les sensations ressenties dans les tentes pyramidales et dans les accumulateurs orgoniqes sont semblables: "un picotement à la surface de la peau, une sensation de vigueur accrue, le sentiment d'être chargé."

La drogue sous toutes ses formes est évidemment un sujet récurrent dans les Essais, où Burroughs s'en prend à la CIA à longueur de pages, l'accusant de diffuser sciemment des drogues dangereuses à des fins de contrôle social. En fin connaisseur, Burroughs mentionne des travaux qui ont conduit à la découverte d'un antalgique cinquante fois plus puissant que la morphine, et la réaction immédiate du corps médical, qui a fait barrage à l'utilisation de ce produit surpuissant, véritable menace pour l'éthique protestante et l'ordre établi qu'elle sous-tend. Burroughs fantasme sur l'usage généralisé de cette "divine substance", qui entraînerait la disparition de la société de consommation: "quand on ne ressent pas de souffrance, on n'a pas besoin de bagnole et de télé et d'appartements luxueux surchauffés. Une cellule dépouillée et la nourriture la plus simple suffisent. La guerre et le crime disparaissent. Pourquoi se battre quand on a ce qu'il faut ? Pourquoi voler quand ses besoins sont si simples et si facilement satisfaits ?" Un monde sans souffrance et sans peur, où les hommes travaillent côte à côte pour produire l'ultime drogue parfaite ...

 

Burroughs se défend des accusations de misogynie portées contre lui (n'a-t-il pas écrit que les femmes étaient une"erreur biologique" ?) en expliquant que l'erreur biologique en question est tout simplement la séparation de l'éspèce humaine en deux sexes distincts. La prochaine étape de l'évolution n'impliquera-t-elle pas que les sexes fusionnent en un organisme identique ? Burroughs développe une théorie étonnante selon laquelle l'organisme humain serait dans un état de néoténie. Ce terme de biologie est utilisé pour décrire un organisme qui s'est fixé à un stade qui serait normalement celui d'une phase larvaire ou transitoire. Burroughs cite l'exemple de la xoloth, une variété de salamandre vivant au Mexique. A l'inverse des autres éspèces de salamandres qui commencent par vivre dans l'eau avec des branchies avant de développer des poumons et de quitter l'élément liquide, la xoloth ne perd jamais ses branchies et ne découvre jamais la terre ferme. Or, des chercheurs, en injectant des hormones à un spécimen de xoloth, ont réussi à lui fare perdre ses branchies et à lui faire quitter la mare où elle végétait depuis des centaines de générations. Et Burroughs de rêver à une injection qui "pourrait sortir l'éspèce humaine de sa néoténie." Dans sa quête d'immortalité, l'éspèce humaine est condamnée au voyage spatial.

Ces évolutions nécessaires à l'épanouissement de l'humanité sont combattues par toutes sortes de forces maléfiques telles que, en vrac, le gouvernement fédéral US, la CIA, les intégristes chrétiens. Burroughs considère ces forces comme des criminels aux yeux de ce qu'il appelle la Décence Commune. Qu'es-ce que la Décence Commune ? C'est aussi simple que: "quand quelqu'un a besoin d'aide, vous l'aidez." Burroughs appelle à l'aide les "Johnsons". "The Johnson Family" désignait à la fin du XIXème siècle les bons clochards et les bons voleurs. Un Johnson honore ses engagements. Un Johnson s'occupe de ses propres affaires. Un Johnson donnera un coup de main quand on a besoin d'un coup de main, même si c'est parce qu'on a des ennuis avec la police.

Dans ce combat manichéen entre forces rétrogrades et combattants du futur, Burroughs se place résolument du côté de la Décence Commune et des Johnsons, qui personifient une forme de bonté populaire. On est loin de l'image d'un Burroughs profondément immoral et individualiste.

17.04.2008

Les cut-ups et leur origine magique

"Je me suis très souvent assis pour tenter d'écrire un best-seller". Cet aveu surprend sous la plume de William Burroughs, co-inventeur avec Brion Gysin du cut-up, ce procédé de création littéraire qui consiste à assembler des textes découpés au hasard dans des journaux, des livres ou dans le propre matériau original de ses auteurs, et qui a donné lieu à un ensemble d'ouvrages qui se distingue au premier abord, il faut bien le dire, par son hermétisme. D'ailleurs, la phrase exacte de Burroughs est: "Je me suis très souvent assis pour tenter d'écrire un best-seller, mais il y a toujours eu quelque chose qui n'allait pas."

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"Avant tout, je reconnaissais l'écriture comme une opération magique". Cette croyance est fondée sur une donnée d'expérience: "quand on prolonge les expériences sur les cut-ups pendant un certain temps, une partie des textes découpés et ré-arrangés semblent faire allusion à des événements futurs." Burroughs donne comme exemple un cut-up réalisé à partir d'un article de John Paul Getty, qui avait produit la phrase suivante: "C'est une mauvaise chose que de poursuivre son propre père en justice." Un an plus tard, un des fils de Getty lui intenta un procès ... Burroughs ne croit pas au hasard. Pour lui, "les cut-ups vous mettent en relation avec ce que vous savez et que vous ne savez pas savoir". La mémoire de l'homme est en quelque sorte infinie, il suffit de trouver le "bon bouton", et "vous entendez à nouveau un bulletin d'informations que vous avez écouté il y dix ans". Cette vision rejoint celle de Proust qui note, à la fin du Temps retrouvé: "je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux".  Plus surprenant, le lien que fait Burroughs entre cette vision de la création littéraire et les expériences menées par Raudive. Le principe en est le suivant: dans un studio insonorisé, on place une bande magnétique vierge dans un magnétophone et on lance l'enregistrement. Aucun son n'est entendu ou émis pendant l'enregistrement, mais à la ré-écoute, des voix, des mots sont perceptibles, à un débit qui est environ le double d'un débit normal, et fortement scandés. Voici un exemple tiré de The Handbook of Psychic Discoveries: "De nouvelles expériences ont commencé par une surprise. L'équipe allemande s'est égarée. En même temps un membre du groupe était frappé d'un rage de dents très sévère. Entre-temps, Jurgenson décide une séance d'enregistrement de son côté. En repassant la bande il entendit ces mots en allemand: "Sie kommen bald. Zahnartz. Zahnartz". "Ils vont bientôt arriver. Dentiste. Dentiste."

Pour Burroughs, "les voix sont un play-back des enregistrements emmagasinés dans les bandes mnésiques des expérimentateurs." Et d'envisager, fort logiquement, de faire un cut-up de ces voix ...

Un autre matériau revendiqué par Burroughs comme étant à la base de son travail littéraire est constitué par ses propres rêves: "J'obtiens environ quarante pour cent des décors et de mes personnages à partir des rêves." On est pourtant loin du "merveilleux" et des clichés véhiculés habituellement quand on évoque une littérature "onirique", puisque le matériau en question peut être résumé par un raccourci en quelques mots: paranoïa et armes à feu. "Sortons donc à l'air libre avec ça et volons en toute liberté." Toute sa vie, Burroughs a noté ses rêves avec minutie, en particulier parce que pour lui, le rêve est "le matériau du futur", c'est-à-dire que les rêves ne se réfèrent pas seulement au passé mais aussi au futur. Dans le deuxième volume des "Essais", Burroughs relate ce qu'il nomme une "expérience intéressante": "J'allume la télévision, j'ouvre une anthologie de poésie et je lis quelques vers, notant l'action et les paroles sur l'écran.

"La même magie bourgeoise où le train postal vous dépose." Soirée historique/Rimbaud. Un documentaire sur l'écran montre le voyage informatisé à l'aéroport Kennedy.

"Essayez." Dans cette injonction, on peut trouver un écho du "Lâchez tout, partez sur les routes" d'André Breton. Correspondances, rêves, l'ensemble de ces thèmes place finalement Burroughs dans la lignée du Baudelaire des Correspondances justement, du Rimbaud des Illuminations et du surréalisme français. On est loin de la vision d'un Burroughs qui à force de jeux formels gratuits serait venu à bout de la "forme ancienne".